PEOPLE ARE BETTER THAN RECORDS, l’ultime combat (pt 15)

Cimrya Deal, Le Mans.

Musicien au sein de CIMRYA DEAL, chroniqueur musical sur Radio Alpa et LMTV.

A choisi l’album Yankee Hotel Foxtrot de WILCO.

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Comment parler de Yankee Hotel Foxtrot sans faire de la redite ? On sait à peu près tout de cet album, et pourtant on en parle souvent en mettant l’accent sur sa génèse compliquée, entre membres du groupes virés, changement de label dans la colère et l’amertume, et une réinvention musicale sous forme de pari risqué. Mais au delà de ça ? Au delà de son histoire (largement documentée dans le superbe film I Am Trying To Break Your Heart), que vaut l’album en tant qu’album ? Qu’est ce qui me le rend toujours aussi précieux, plus de dix ans après l’avoir entendu pour la première fois ?

On est en 2002, le jeune con que je suis a 21 ans et n’écoute plus que du rock 60s depuis quelques temps quand, en lisant quelque papier musical, je tombe sur un article décrivant l’album comme un sommet du psychedelisme. J’avais vaguement entendu WILCO auparavant mais pas de quoi me relever la nuit. Du rock ricain un peu gras, un peu rétro 70s, bref, pas pour moi. Mais là, j’avoue, ma curiosité était piquée. Je me procurais donc l’objet au plus vite et le déshabillais prestement de son cellophane (acte qui, année après année, continue à me procurer frissons divers et variés; un peu de fétichisme là-dessous mais rien de repréhensible). Livret épuré, photos qui me donnent à la fois des sensations de désolation mais aussi de zenitude. Les paroles, quelques vagues crédits minimalistes dont celui, mystérieux “WILCO is/was Jeff Tweedy, John Stirratt, Leroy Bach, Glenn Kotche and Jay Bennett” (je comprendrai plus tard).

Bref, l’écoute se fait attendre et j’enfourne le cd dans mon autoradio. La première écoute m’a agréablement déçu. Déçu parce que non, c’est pas du rock psyché comme j’ai l’habitude d’en bouffer au kilomètre à l’époque. Agréablement parce que même si je n’ai pas eu le temps de le digérer entièrement, je sens bien que je tiens là un putain de disque. Les semaines qui ont suivies, je n’ai plus écouté que ça, de façon compulsive, obsessionnelle, chaque chanson me révélant ses secrets chacune à leur tour.

Car l’album n’est pas évident à dompter. Il faut dire que WILCO a fait fort en mettant en ouverture I Am Trying To Break Your Heart, morceau-puzzle dont on a l’impression que le groupe ne rassemble les pièces qu’en toute fin de morceau avant de les envoyer bouler dans une explosion de larsens et de violoncelles qui tentent vainement de continuer à donner un sens à tout ce bordel. Entre temps, j’aurais entendu des paroles déstabilisantes servies par la voix cassée de Jeff Tweedy entouré d’instruments épars qui semblent résolus à ne surtout pas vouloir jouer ensemble. Sept minutes de navigation à vue mais pourtant totalement maitrisées. Et c’est ce qui ressort de l’album, cette volonté de vouloir destructurer, détruire les choses si patiemment mises en place. Pourtant, à la base, il s’agit de chansons acoustiques, mais la façon dont elles sont mises en scènes leur apporte une personnalité hors norme. Sans doute un des premiers albums où le bruit fait autant partie intégrante du son. Une vision d’architecte de la musique en quelque sorte (d’ailleurs, l’architecture et l’urbanisme sont des thèmes étroitement liés à l’album, depuis sa pochette jusqu’aux paroles). Un très bon exemple reste Poor Places, antépenultième chanson, qui à chaque couplet se plait à se réinventer integralement jusqu’à atteindre un vahlalla de bruit blanc dont n’emerge plus que cette phrase en boucle : “Yankee… Hotel… Foxtrot…”, mantra codé et non-sensique récité par une voix désincarnée qui semble venir de plusieurs milliers de kilomètres. Et c’est de ça dont il est question, de l’aliénation que peut procurer le monde moderne. Car oui, Yankee Hotel Foxtrot, tout hors du temps qu’il puisse paraître, reste paradoxalement de son époque, froide et violente.

Depuis cette première écoute, cet album m’est resté un compagnon fidèle dans lequel je me replonge régulièrement en y découvrant à chaque fois des détails qui m’avaient echappés. Dernièrement, je me suis penché sur le sens du refrain de Radio Cure : “You have to learn how to die/if you want to be alive”. Et que dire de la beauté fascinante de Jesus, etc. ou de la guitare cradingue de I’m The Man Who Loves You ?

Mais ce qui est encore plus fascinant là dedans est tout ce qui n’est PAS sur cet album. En effet, entre le film qui en a relaté la préparation et les bootlegs de ces sessions, on se rend compte que le groupe a enregistré nombre de morceaux qui n’ont pas eu la chance d’être selectionnés pour le tracklisting final, et parmi ceux-ci des perles incroyables : A Magazine Called Sunset, Cars Can’t Escape, Venus Stopped The Train, Not For The Season… Le groupe était vraiment à l’apogée de sa créativité. En effet, les albums suivants apportèrent chacun leur lot de surprises mais jamais WILCO ne retrouva la même cohérence et le même niveau d’excellence artistique qui fit (et fait) de Yankee Hotel Foxtrot mon album préféré des années 2000.

PEOPLE ARE BETTER THAN RECORDS, l’ultime combat (pt 14)

Deyan Mladenovic, Metz.

Chanteur au sein de STRONG AS TEN.

A choisi l’album This Is Just The Beginning de KILL YOUR IDOLS.

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Kill Your Idols. Pas le t-shirt dʼAxl Rose hein (200 francs au marché de Rombas en 1997) mais le groupe de NYHC. Je pourrais te dire à quel point leur disque «This Is Just The Beginning» a changé ma vie ou mʼa permis de rentrer de plein pied dans ce fabuleux microcosme quʼest le punk HxC, milieu où jʼai-fait-mes-plus-belles-rencontres. Mais je ne le ferai pas.

Parce que ce nʼest pas vrai, tout simplement.

Je pourrais te dire que je parle de ce disque parce que cʼest lʼun des meilleurs que jʼai écouté ou que jʼai dans ma collection. Mais je ne le ferai pas.

Parce que ce nʼest pas vrai non plus.

Je pourrais me faire mousser en te parlant de la discographie de ce groupe ou des conditions dʼenregistrement de ce disque. Mais je ne le ferai pas non plus.

Parce que tout le monde sʼen fout (et moi le premier) et que je suis assez mégalo pour éviter une quelconque reconnaissance de qui que ce soit.

Aujourdʼhui, jʼai tout simplement décidé de parler de moi.

Te dire que je me souviens exactement des conditions d’acquisition de ce disque serait faux. Jʼen ai juste absolument aucune idée. Black Phil ? Fields Burn Out ? (et inversement) Une distro dans un concert quelconque ? Je ne sais plus. Tout ce dont je me rappelle est quʼil a été lʼun des premiers que j’ai acquis. Un disque à moi. Enfin. Jʼavais bien des galettes laissées par mon grand frère et notamment pas mal de disques de la chanteuse Sabrina. Je peux te dire que je les ai beaucoup maniés. Mais pas forcément pour la musique. Bref. Là cʼétait différent. Jʼai acheté ce disque sans même avoir de quoi le faire tourner. Cʼest pour te dire à quel point jʼétais con. Cʼest un peu comme si tu te payais un jerrican dʼessence alors que tu nʼas pas de voiture. Tu sais que ça te servira un jour mais sur le coup tʼen fais rien. Ou alors juste lire les paroles de lʼinsert. Chose que jʼai faite. Tellement que je lʼai perdu.
Puis un jour, nʼen pouvant plus, je me suis décidé à prendre mon courage à deux mains. Comme je te le dis ! Jʼavais ouï dire un peu plus tôt quʼun tourne-disque et ses deux petites enceintes bricolées traînaient dans le grenier de chez mes parents. Entre les décos de Noël et la laine de verre (du coup, ça mʼa permis de comprendre pourquoi nous toussions autant en décembre). Il suffisait dʼaller le chercher. Facile. Sauf que, quand tʼas eu une soeur plus âgée qui, pendant des années, tʼa convaincu que la place était infestée dʼaraignées grosses comme mon poing, ben tʼy réfléchis à deux fois. Je veux bien écouter mes disques mais certainement pas au point de risquer une mort atroce. Jʼen ai mis du temps à me décider. 

Mais je lʼai fait. Objet récupéré chef. Et sans mʼêtre fait piquer.

Jʼai tout branché, jʼai écouté, jʼai un peu aimé. Mais pas trop. Seuls les morceaux «Canʼt Take It Away» et «Epilogue» (au refrain qui te reste dans le crâne) valent la peine. Le reste est assez anecdotique. Comme ce texte dʼailleurs.

PS : par la suite, les membres de KILL YOUR IDOLS ont créé BLACK ANVIL. Jettes une oreille dessus…

Cʼest un ordre.